Impressions sur le réveillon de Noël, décembre 2011

Ce réveillon de Noël était une très belle fête, mais après j'ai eu le moral en miettes un bon moment, et en même temps tout ça m'a donné une réserve immense de courage pour continuer notre action.
Toute cette soirée j'ai senti passer une joie triste très éprouvante. Une vraie joie sans rien de surfait et de déplacé, une joie rendue possible grâce au lien de confiance bien réel qui s'est établi avec l'équipe, mais la joie fugitive sans le moindre espoir de bonheur des gens qui sont malgré tout en grand deuil, et ça c'est terrible. Dans la salle surchauffée je sentais passer les courants d'air glacés du trottoir, et pourtant, malgré toute la solitude et la souffrance de ces vies on a réussi à vivre un vrai moment de partage, même si c'était sur fond d'abîmes infranchissables et d'isolement désespéré. Cette joie de la fête n'avait pas l'enjouement artificiel des bons sentiments insupportables, on a composé avec leurs sourires brisés sans chercher à produire une parenthèse enchantée bêtement cruelle, et c'est le fruit d'un lien essentiel dont j'ai senti toute la force. Notre présence fidèle et attentive à leurs côtés est manifestement un repère précieux. Le temps, la parole, l'écoute qu'on leur apporte jour après jour tissent la trame d'une vraie relation de confiance, infiniment précieuse dans ces vies d'abandon si chaotiques. Grâce à cette confiance les plus isolés sont parvenus le temps d'une soirée à sortir de leur coquille, beaucoup ont mis la main à la pâte, participé à la déco, les plus alcooliques sont arrivés à peu près sobres, la plupart des gens ont fait un effort immense pour être super propres, certains carrément classes.
Alors après il a fallu supporter de voir chacun repartir avec son cadeau vers ses cartons mouillés. Pas facile ce soir-là de trouver le sommeil dans son lit, de continuer à vivre sa vie le lendemain, de partir réveillonner autour d'une table familiale le surlendemain, et pourtant je sais que je vis bien mieux depuis que je mets ma vie à l'épreuve de ces vies impossibles, depuis que je mets ma parole à l'épreuve de leurs silences et de leurs propos souvent décousus. Mes repères du vrai et du faux, du bien et du mal, de la raison et de la folie, du juste et de l'injuste sont en perpétuel déplacement à leurs côtés, je vois une part de ce que notre monde produit de vies impossibles qu'il tente de transformer en déchets, mais ce monde est devenu insupportable à habiter sans arpenter ses marges.
L'équipe le fait avec une justesse rare qui m'apprend beaucoup.
Comments